Mémoire et émotion

Si la mémoire est reconnue comme étant autant conservatrice que sélective, on peut dire que le tri et la conservation des informations s’opèrent largement au travers du filtre des émotions.

 

Le rôle des émotions dans le fonctionnement de la mémoire

La raison et les émotions ne seraient pas des notions si opposées que ce que l’on pourrait penser ; au contraire l’émotion constituerait une part essentielle aux raisonnements et prises de décisions.

L’émotion se traduit sous forme de manifestation subjective interne ; elle est plus brève que l’humeur et plus ciblée. Inversement, l’émotion peut influencer notre humeur, et à plus grande échelle, influencer notre mémorisation, que ce soit de vécus intimes ou de produits nouveaux que l'on nous présenterait. 

Le fait d’étudier la mémoire en relation avec les émotions est relativement récent, étant donné que l’émotion a longtemps été délibérément « mise de côté » par les scientifiques, jugée trop subjective et non rationnelle ; elle était réduite à une sorte de « pollution de la pensée ».

Selon Pierre Janet (philosophe, psychologue et médecin français, 1859-1947), les émotions seraient des phénomènes transitoires et perturbateurs qui viendraient entraver la raison. Or, la raison et les émotions ne sont pas si éloignées, au contraire. De nombreux travaux paraissent aujourd’hui à ce sujet. Les émotions ont une grande influence sur la mémoire, de sorte qu’elles se définissent comme un état affectif intense, lié à la mémorisation. Il a ainsi été montré que les événements émotionnels étaient mieux retenus que les événements neutres, qui n’ont pas procuré d’émotion particulière au sujet : quelqu’un de triste se rappellera mieux les évènements tristes que les évènements heureux. En d’autres termes, notre mémorisation dépendra de la sensibilité émotionnelle du moment. Ce point est capital, puisqu’il démontre que la mémoire n’est pas qu’une retenue des vécus, mais opère un tri des informations à mémoriser, cela en fonction des sensations ressenties et de notre humeur.

Les études actuelles vont en effet en ce sens et différents travaux montrent que les souvenirs neutres émotionnellement s’enracineraient moins profondément « dans la mémoire » que des souvenirs teintés de joie ou de tristesse, de mépris ou d’orgueil. En fait, l’émotion liée à notre propre image gouvernerait notre mémoire, lui ordonnant d’opérer tel tri et de ne retenir alors uniquement les éléments ayant un sens dans notre parcours.

La construction du Soi dépendrait notamment des événements vécus avec émotion. Cette conclusion est toutefois incomplète, puisque le sujet est doté d’une fragilité émotionnelle plus ou moins grande. Les êtres humains ne vivent pas tous leurs émotions de la même façon : certains occultent davantage que d’autres leur ressenti affectif.

Si certaines personnes sont moins émotives que d’autres, des études prouvent néanmoins que le bon fonctionnement de la mémoire dépend de la sensibilité et du degré d’émotivité encouru. En effet, les personnes qui contrôlent leurs émotions se représentent mentalement les évènements passés et futurs avec moins de détails sensoriels et contextuels. L’émotion est alors une sorte de loupe du souvenir, donnant de la substance à nos vécus ; pourtant celle-ci est plus ou moins sollicitée, dépendant en effet du bon vouloir de l’individu et de sa personnalité.

Cette influence du sujet dans la construction du contenu mémorisé se lit de manière effective dans une étude menée par une chercheuse de l’Inserm de Caen, Géraldine Rauchs. L’étude consiste à tester notre capacité à sélectionner volontairement des informations en mémoire, autrement dit, il s’agit d’une étude sur ce que l’on appelle l’« oubli dirigé ».

L'expérience consiste à faire mémoriser une liste d’éléments à des personnes et à leur préciser ensuite ceux qu’ils sont encouragés à oublier, et ceux qu’ils doivent retenir. Parmi ces personnes, certaines sont placées en salle de repos et peuvent ainsi dormir, « faire leur nuit », d’autres sont gardées éveillées. L’étude montre que les dormeurs ont davantage oublié les éléments qui devaient être oubliés !

Cette étude suggère deux choses : le sommeil n’est pas simplement un moment de consolidation de la mémoire, mais il est aussi un moment d’oubli et de tri, ce qui conforte la thèse alliant mémoire continue et sélective.

La deuxième idée est que la volonté du sujet joue sur la construction de son identité. En effet, c’est parce que j’ai estimé un élément moins important qu’un autre, que je vais pouvoir le sacrifier au profit du rappel d’un autre.

La mémoire est donc liée au caractère émotionnel d’un évènement et est également clairement influencée par la sensibilité et la volonté du sujet. Ainsi, si le Soi se définit par sa mémoire, il est aussi ce qui la rend efficace en la guidant personnellement. Mémoire et sujet sont bien entremêlés et fondateurs ensemble de l’identité.

Les émotions montrent en quoi la mémoire est profondément intime et personnalisée chez une personne. La mémoire n'est pas qu'une somme de souvenirs, mais obéit à des affects personnels.