La mémoire au futur

Chaque année depuis 2014, les membres du Conseil scientifique se rassemblent pour échanger autour d’un thème en lien avec la mémoire et mettre en commun leurs visions respectives. Les différentes disciplines - philosophie, histoire, neurosciences, médecine et numérique - sont alors traitées en un seul et même livre pour répondre au mieux aux questions que se pose tout un chacun au sujet de la mémoire. Le nouvel ouvrage de l’Observatoire B2V des Mémoires est paru le 29 août 2018 aux Editions le Pommier sous le titre « La mémoire au futur ».
Échange avec Francis Eustache, neuropsychologue et président du Conseil Scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires, pour prolonger la question.

 

La mémoire est plutôt synonyme de passé, quel lien faîtes-vous avec le futur ?

Il est vrai que, pour tout un chacun, la mémoire est irrémédiablement associée au passé. Pourtant, nombre de travaux en neurosciences nous montrent qu’elle est tournée vers le futur. Ainsi, les patients qui ont des troubles de la mémoire ont certes des difficultés à récupérer leurs souvenirs, mais ils ont aussi une difficulté à se projeter dans leur futur personnel. De même, les études d’imagerie cérébrale montrent que les réseaux cérébraux impliqués dans la mémoire autobiographique et dans la projection dans le futur sont en partie communs. Leurs mécanismes de fonctionnement sont aussi très proches.

En quoi la mémoire nous aide-t-elle à anticiper le futur ? 

Notre cerveau est résolument prospectif. Selon nos aspirations, nos objectifs du moment présent, selon le contexte qui s’impose à nous également, nous nous orientons vers nos projets, vers notre futur. Mais notre mémoire du passé – connaissances, savoir-faire, souvenirs – alimente notre mémoire du futur et participe ainsi à notre imagination, à notre créativité et à nos prises de décision. La mémoire est donc un voyage dans le temps unissant présent, futur et passé dans des boucles interactives incessantes.

Les nouvelles technologies représentent-elles une menace pour notre mémoire ?

Les nouvelles technologies constituent une chance pour la mémoire car elles donnent un accès facile à de multiples connaissances et permettent également de faciliter des interactions sociales. En revanche, son utilisation inconsidérée – mal maitrisée ou mal encadrée – notamment chez les plus jeunes peut conduire, par des mécanismes diversifiés, à malmener et à appauvrir notre mémoire, et tout particulièrement notre mémoire du futur, support de notre discernement et de notre libre arbitre.

Si vous deviez résumer cet ouvrage en quelques mots ? 

Cet ouvrage donne deux grands messages : il définit la mémoire du futur, précise ses fondements scientifiques et insiste sur son importance dans une perspective pluridisciplinaire, dans la lignée des autres livres issus de l’Observatoire B2V des mémoires. Cet ouvrage collectif met l’accent sur la fragilité de cette mémoire du futur - une puissance fragile en quelque sorte – et pointe quelques mécanismes qui la mettent à mal. 

Quelles sont les principales leçons à tirer pour préserver notre mémoire dans le futur ? 

Préserver la mémoire du futur obéit aux mêmes règles de prévention que d’autres formes de mémoire (voir aussi l’ouvrage « Les troubles de la mémoire : prévenir et accompagner »). En plus, la mémoire du futur est très liée à nos capacités d’attention et de décision. Il faut donc se protéger – et protéger les plus jeunes – des sollicitations incessantes liées notamment à l’utilisation exacerbée des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui place l’individu en situation de tâches multiples et réduit ses capacités de concentration.