Les écrans modifient-ils nos cerveaux ?

« Nos cerveaux les adorent », comme le titrait un dossier spécial de Science et Vie en 2018[1]. De même que la téléréalité a fondé son succès sur l’exploitation de nos pulsions[2], les nouvelles applications et plateformes Internet excellent à solliciter certaines zones de notre cerveau et à exploiter nos mécanismes cognitifs.

Ainsi, les contenus de Youtube ou Netflix qui s’enchaînent sans fin enivrent notre cortex visuel, nous faisant perdre toute notion de temps. Les « informations à ne pas manquer » stimulent notre amygdale cérébrale et nous poussent à consulter fréquemment nos messageries. Quant aux promesses de satisfactions immédiates de nos souhaits par Amazon ou Tinder, elles activent les circuits de la récompense et comblent le système limbique, siège des émotions.

Pour parachever ce tableau, les notifications et images qui défilent dans des bandeaux sont autant d’alertes visuelles et sonores impossibles à ignorer, qui assaillent le lobe pariétal, centre de l’attention. Si au cours de l’évolution, cette aptitude à capter notre attention était vitale dans des environnements où les signaux étaient rares et devaient être pris en compte, à présent que nous sommes surchargés en sollicitations sonores, visuelles, tactiles, nos ressources attentionnelles sont dépassées.

La surexposition aux écrans serait-elle responsable de l’explosion des troubles cognitifs ?

C’est un problème, lorsqu’interagir avec des écrans est devenu en très peu de temps une activité prépondérante dans nos journées : ainsi, les jeunes Américains passent en moyenne 7,5 heures par jour sur les medias, soit plus de temps que toute autre activité. En moyenne, 29% de ce temps est passé à jongler avec plusieurs médias simultanément. Ce phénomène ne se limite pas à la jeunesse américaine, mais se retrouve partout dans le monde. Or même si le rythme rapide des environnements de travail et d'apprentissage encouragent souvent le « multitâche », la recherche montre que ce cumul est inefficace : il diminue la productivité et peut entraver la fonction cognitive[3].

Est-ce la surexposition aux écrans qui serait responsable de l’explosion des troubles cognitifs, s’inquiètent des professionnels de la santé infantile dans une tribune du « Monde »[4] ? Depuis 2010, les troubles intellectuels et cognitifs ont ainsi augmenté (+24 %) ainsi que des troubles psychiques (+54 %) et du langage (+94 %) chez les enfants scolarisés. Notre « réserve attentionnelle » doit être préservée et entretenue à tout âge, surtout chez les plus jeunes, et notre mémoire individuelle nourrie, car les informations que nous assimilons réellement (plutôt que leur « chemin d’accès ») sont autant de briques pour construire un raisonnement complexe.

Vers des applications plus « saines » et plus respectueuses de nos processus cognitifs et de notre attention ?

Pour nous y aider, alors que se profile l’avènement des casques de réalité virtuelle et un pouvoir immersif des écrans décuplé, certains développeurs informatiques réfléchissent à des moyens de rendre les media actuels moins attractifs : écrans de téléphone en noir et blanc, suppression des notifications et des statistiques de réseaux sociaux (nombre de vues...) afin que nous soyons moins tentés par cet irrésistible chant des sirènes. Vers des applications plus « saines » et plus respectueuses de nos processus cognitifs et de notre attention ?

L’enjeu est de taille, d’après James Williams, ancien employé du service publicitaire de Google, à présent chercheur en éthique de l’attention : « À court terme, ces outils nous détournent des choses que nous avons à faire. A long terme, cela peut nous détourner de la vie que nous voulons mener... Ces technologies privilégient nos impulsions et pas nos intentions. »

Il nous appartient de nous redonner le temps de la prospective[5]...

Addict aux écrans ?

Une véritable « addiction aux écrans » serait assez rare et ne comporterait pas tous les symptômes des autres addictions (tabac, alcool, drogues...). Ainsi, les personnes accros aux réseaux sociaux ne présentent pas de déficit dans les zones cérébrales impliquées dans l’inhibition et la maîtrise de soi, comme c’est le cas des consommateurs de cocaïne.

« Les enfants face au numérique », par Daniel Fiévet. La Tête au carré du 31/10/2018, France Inter.

« Netflix, Facebook, Google : nos cerveaux les adorent, les neurosciences expliquent pourquoi », De Vincent Nouyrigat. Science et Vie, paru en Mai 2018.

« La mémoire du futur aux prises avec les mémoires numériques », conférence de Francis Eustache, Jean-Gabriel Ganascia, Bernard Stiegler, Géraldine Rauchs une conférence du 9 octobre 2018



[1] De Vincent Nouyrigat, « Netflix, Facebook, Google : nos cerveaux les adorent, les neurosciences expliquent pourquoi ». Science et Vie paru en Mai 2018.

[2] Documentaire de Documentaire de Jean-Robert Viallet et Christophe Nick, Avec Bernard Stiegler, 56 min,18 mars 2010, accessible en ligne gratuitement : https://www.senscritique.com/film/Le_temps_de_cerveau_disponible

[3] National Academies Keck Future Initiative : Le cerveau informé dans un monde numérique. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25101394

[5] La mémoire au futur, Francis Eustache, coll., Le Pommier, 2018