Les organes artificiels, troisième mémoire de l’être humain

La mémoire de l’homme n’est pas uniquement génétique ou acquise par l’expérience, elle est également composée d’organes artificiels externes.

Lorsque l’être humain a acquis la bipédie, ses mains ont été libérées, lui donnant la possibilité de créer des outils, c’est-à-dire des organes dont il n’était pas pourvu à l’origine. Le silex taillé, né entre leurs mains voilà 3,4 millions d’années est un support de mémoire à double titre : il permet aujourd’hui de tenter  de retrouver les gestes nécessaires à sa production et il était enseigné de génération en génération évoluant au fil du temps. Voilà 300 000 ans, plus de 400 types d’objets différents étaient façonnés en silex taillé. Ceux qui étaient en cuir ou en bois n’ont pas laissé de traces matérielles. « La mémoire humaine est incorporée dans le cerveau, les muscles… et se forge avec la mémoire externe des outils, des langages et de leurs caractéristiques, souligne le philosophe Bernard Stiegler. Les langues ont des structures qui changent en fonction des structures sociales et les structures sociales elles-mêmes sont liées aux techniques, objets et outils. » Selon l’archéologue André Leroi-Gourhan, l’être humain serait le seul à être doté d’une enveloppe génétique, d’une mémoire nerveuse, celle de l’expérience, et d’une troisième mémoire… extérieure (dite exosomatique). Constituée d’abord de contenus sensori-moteurs, elle a évolué vers l’extériorisation des contenus mentaux, en premier lieu de façon visuelle avec l’art rupestre, puis idéographique avec les idéogrammes et l’alphabet. « Tout ce que nous faisons hérite de ce passé exosomatique. Il s’agit d’une accumulation de mémoire que nous apprenons à intérioriser enfant ». Une mémoire qui n’est pas isolée, mais s’intègre dans un corps social structuré, complexe et hiérarchisé.

 « Aujourd’hui, nous vivons une révolution des organes exosomatiques. Il y a une transformation colossale de la mémoire externe, indissociable de l’économie et de la technologie : nos mémoires passent dans nos smartphones », alerte Bernard Stiegler. Une transformation encore inégalée qui soulève de nombreuses interrogations philosophiques et sociétales.