Mémoire et Traumatisme - Conférence de Denis Peschanski et Boris Cyrulnik

Après la parution d’un ouvrage commun, Mémoire et traumatisme, en 2012,  Denis Peschanski et  Boris Cyrulnik ont offert un regard croisé sur ce sujet au cœur de l’actualité, jeudi 22 septembre à 19h30, au Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, dans le cadre de La Semaine de la Mémoire. « Respectivement neuropsychiatre et historien, Boris Cyrulnik et Denis Peschanski sont tous deux des hommes de mémoire, qui ont initié un rapprochement entre leurs disciplines. Tous deux aiment les mots, le sens des récits qui se construisent, avec la dimension de ces mémoires particulières que sont les mémoires traumatiques », selon Francis Eustache, Président du Conseil scientifique de l’Observatoire B2V des mémoires. L’individu et la fabrique des grands récits : comment l’un abonde l’autre ou peut être en discordance avec l’autre, et comment gérer un traumatisme...

Comment définiriez-vous la mémoire ? Pour Boris Cyrulnik, parler de « mémoire », c’est utiliser un seul mot pour désigner un phénomène extrêmement hétérogène. La mémoire n’est pas le retour du passé, mais la convergence de mémoires dans un travail de représentation du passé. Comment la mémoire d’un événement partagé par un grand nombre de personnes, ou même par quelques-unes, devient-elle un élément structurant de la mémoire collective ? Selon Denis Peschanski, la mémoire collective est une représentation sélective du passé, qui participe à la construction identitaire d’un groupe. Elle est le fruit d’une série de vecteurs - journaux, télévision mais aussi réseaux sociaux, qui produisent une façon d’appréhender le monde, et définissent des représentations dominantes.

En cas de traumatisme, la discordance entre le « grand récit » et les récits des individus mène à la pathologie, observe Boris Cyrulnik. Actuellement, environ 10 000 soldats français sont engagés au Mali, en Afghanistan, en Centrafrique. Ces conflits sont absents dans les journaux, et dans ce silence social, les soldats ne peuvent pas raconter ce qu’ils ont vécu. Parmi eux, quatre fois plus meurent par suicide qu’au combat...

Le temps n’a pas d’action sur les traumatismes, mais il donne la possibilité de remanier la représentation du passé, explique Boris Cyrulnik. « Dans la mémoire traumatique, il y a deux dangers : parler, et ne pas parler ». Après les tremblements de terre en Haïti, les enfants étaient terrorisés, il ne fallait pas leur demander de parler, mais les prendre dans les bras, les nourrir, et seulement ensuite, une fois soutenus, apaisés, pouvait commencer un travail d’élaboration avec eux. Ne pas parler : un récit intime s’impose alors comme une rumination de la mémoire, on se répète à soi-même l’horreur de ce que l’on ne peut pas dire. Dès l’instant où l’on peut partager avec une personne avec laquelle on se sent en confiance, on entre dans la mémoire relationnelle et intentionnelle. Chercher les mots pour adresser un récit à quelqu’un implique un remaniement de la mémoire. En rajoutant une source verbale ou écrite à une source d’image, on gagne une possibilité de liberté, le cerveau n’est plus comme une « cire sculptée » sur laquelle les images restent gravées. Quand les parents ont vécu un trauma et qu’ils s’y adaptent par le silence et le déni, la mémoire du traumatisme peut se transmettre à la génération suivante, par un processus biologique, mais aussi via une transmission pré-verbale et para-verbale, de corps à corps, « une manière de se taire qui est hurlante », remarque Boris Cyrulnik.

Qu’en est-il des évènements traumatisants dans notre monde très médiatisé ? On connaissait l’absurdité de la recherche du scoop, s’insurge Denis Peschanski. Un autre écueil des médias est l’héroïsation de ceux qui ont perpétré des attentats, poursuit Denis Cyrulnik. Avec les chaines de TV en continu, le système médiatique reproduit la rumination des images, qui est propre à l’état de stress post-traumatique. Or la résilience passe par le remaniement, surtout pas par la répétions des images.

Les termes des biologistes pour parler de la mise en mémoire – encodage, puis consolidation – font écho à ceux des historiens - construction et reconstruction. C’est cette reconstruction qui permet de ne pas rester prisonnier de sa mémoire !

 

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