Traumatisme : De la nécessité de donner du sens

Mémoire individuelle et mémoire collective sont imbriquées. On ne peut faire l’économie de l’une pour comprendre l’autre et réciproquement. C’est sur ce postulat que se sont retrouvés les trois grands chercheurs Boris Cyrulnik, Francis Eustache et Denis Peschanski.

« La mémoire saine est évolutive, décrit Boris Cyrulnik, ce n’est pas le retour du passé mais la représentation du passé, ce qui donne la possibilité de la faire changer. Dans le traumatisme, on est happé par une image, une sensation, qui nous empêche d’évoluer, d’aimer, de travailler. On est prisonnier du passé, figé. » Nous ne sommes pas tous égaux devant le traumatisme et certains facteurs favorisent la résilience. C’est le cas de l’attachement sécurisant qui se construit avec la mère et l’entourage familial de l’enfant. « Les facteurs de protection sont acquis au corps à corps et la relation naît dans la parole », précise le psychiatre. Au moment du bouillonnement cérébral de l’enfant, les interactions sont fondamentales pour la constitution du lobe préfrontal, socle du contrôle et de l’anticipation. Chez les enfants isolés, on observe une disproportion du siège des émotions, l’amygdale, et une atrophie des neurones préfrontaux.

C’est justement cette amygdale qui va « flamber » après un événement traumatique, plongeant la personne dans un état de sidération. « Si on fait parler les gens trop tôt, on les met sur le tapis roulant du syndrome post-traumatique, prévient Boris Cyrulnik. Il faut d’abord les sécuriser, ne pas les laisser seuls, parler mais d’autre chose. Ensuite, viendra le temps de faire le travail du sens avec un historien, un psychanalyste, un prêtre, un sportif, un martin-pêcheur, avec ce que vous voudrez… » Donner du sens est également essentiel pour la mémoire collective, qui est une représentation sélective du passé, participant à la construction identitaire du groupe. Là se rejoignent les deux mémoires. Lorsque le vécu traumatique est en décalage avec le récit collectif, les victimes sont privées de parole. C’est le cas notamment des familles qui ont vécu les bombardements alliés sur la Normandie durant l’été 1940. « Cet événement n’avait pas de sens pour la mémoire collective, pourtant il a fait plus de morts en trois mois que pendant toute l’Occupation en Normandie », souligne Denis Peschanski. La parole, dans un environnement favorable, est susceptible de débloquer cette mémoire traumatique. L’action serait aussi un puissant tranquillisant naturel, permettant à la victime de reprendre pied dans le réel.

« On comprend à la lumière de ces croisements entre mémoire individuelle, mémoire collective et mémoire traumatique, à quel point nous avons absolument besoin d’une science de la mémoire, qui n’est pas celle des neuropsychologues, des historiens, des sociologues… mais la science de tous les scientifiques qui vont travailler ensemble », conclut Francis Eustache.