Distorsions, faux souvenirs et manipulations de la mémoire

Pourquoi oublie-t-on certaines informations au profit d’autres ? Que sont les faux souvenirs ? On peut donc manipuler la mémoire ? La mémoire externe modifie-t-elle la mémoire de l’individu ? Notre mémoire est sélective, elle peut nous jouer des tours, voire être manipulée.

manipulation

Dans une interview avec Robert Jaffard, neurobiologiste et membre du Conseil scientifique, l'Observatoire B2V des Mémoires nous emmène dans une passionnante exploration des mécanismes qui forgent les contenus de notre mémoire.

Pourquoi oublie-t-on certaines informations au profit d’autres ?

Notre mémoire est sélective. Comme l’écrivait Théodule Ribot (1882) « une condition de la santé et de la vie de notre mémoire : c’est l’oubli ». La raison principale est la suivante : sans oubli, notre mémoire serait saturée d’informations et de détails inutiles. Ces derniers pourraient alors créer des interférences et conduire surtout à l’incapacité de hiérarchiser et d’organiser l’essentiel de nos savoirs, les rendant moins efficients lors de nos prises de décisions. Le tri entre les informations conservées et oubliées dépend bien sûr de l’attention que nous leur portons lors de l’encodage. Cette attention est liée, par exemple, au degré de nouveauté de ces informations ou à leur importance réelle ou supposée à venir. Par exemple, l’état émotionnel qui précède, accompagne ou suit l’encodage d’informations – même neutres – constitue un élément déterminant dans leur conservation via une amplification de leur consolidation. Cette consolidation sélective sera, de plus, accentuée pendant le sommeil qui suivra.

Par ailleurs, il existe un oubli plus « actif » qui permet d’inhiber, voire d’éliminer lors de leur rappel, des informations devenues erronées, non prioritaires ou même gênantes pour notre propre image ou nos croyances.

Que sont les faux souvenirs ?

La mémoire n’étant ni une copie fidèle – ni permanente – de la réalité passée mais une synthèse changeante - une reconstruction - de ce passé, elle ne peut être que sujette à des distorsions, à des « erreurs » (Frederic Barlett, 1932). Ainsi, un faux souvenir (distorsion ou erreur mnésique) est la remémoration d’un événement qui, en totalité ou en partie n’a jamais eu lieu, mais donc le sujet se « souvient » avec certitude. Ces erreurs mnésiques peuvent être générées de façon purement interne par le système cognitif du sujet (son imagination) et/ou par des facteurs externes (la pression sociale).

Les faux souvenirs ont trois origines : l’imagination, les associations et la désinformation rétroactive.

  • Imaginer un événement hypothétique – et quelques fois improbable – peut être suffisant pour créer un faux souvenir autobiographique riche en détails et en émotions et même capable de moduler certains comportements.
  • Les associations qui structurent et organisent nos connaissances peuvent aussi être à l’origine d’erreurs mnésiques. Par exemple, la présentation auditive d’une liste de mots (seigle, lait, confiture…) ou visuelle d’une scène (une salle de classe) conduisent à faussement reconnaître le mot ou l’objet (respectivement pain et tableau) qui ne figuraient pourtant pas dans la présentation.
  • Enfin, il est possible d’intégrer des informations erronées à un souvenir préexistant. Par exemple, le contenu et la nature des questions posées au témoin d’un événement peuvent, par un effet de «désinformation », entraîner une distorsion durable de sa mémoire originale et donc de ses témoignages ultérieurs. Mais notre mémoire des faits passés peut également être spontanément déformée par nos attentes, nos sentiments ou nos croyances du moment.

On peut donc manipuler la mémoire ?

Oui, mais dans certaines conditions. Dans son ouvrage Les sept péchés de la mémoire Daniel Shacter (2001) considère que l’un de ces « péchés », la suggestibilité, joue avec l’imagination un rôle majeur dans l’implantation de faux souvenirs autobiographiques. De nombreuses expériences initiées par Elizabeth Loftus (2005) ont ainsi montré que des sujets auxquels on fait le récit d’un événement inventé dont on s’efforce de les persuader qu’ils l’ont personnellement vécu acquièrent, dans de nombreux cas (jusqu’à 50 %), le « souvenir » erroné dudit événement.

Cet événement fictif est alors décrit avec force détails comme un (vrai) souvenir et peut se maintenir après que le sujet ait été informé de la supercherie. Plus récemment, il a été montré que des « fausses infos » d’évènements politiques pouvaient être transformées en (faux) souvenirs personnels, notamment lorsque ces « infos » étaient conformes aux opinions politiques de la personne.

L’efficacité de ces manipulations constitue un problème pour les thérapies qui visent à « retrouver », à l’âge adulte, des souvenirs de maltraitance survenus dans l’enfance et que l’on suppose « refoulés ».

La mémoire externe modifie-t-elle la mémoire de l’individu ?

Nous confions de plus en plus notre mémoire interne à des supports numériques qui permettent de la « soulager » et qui, en outre, sont « sécurisés » : leur contenu ne subit aucun oubli ni distorsion et reste accessible en permanence. Mais les conséquences de cette « démémoration » cérébrale ne sont probablement pas négligeables.

On peut en particulier supposer que l’absence ou la superficialité de « l’appropriation » mentale des données externalisées peut entraîner un affaiblissement de l’imagination et de la créativité, de la plasticité cérébrale et des réserves cognitives qui protègent des dysfonctionnements cérébraux. Par ailleurs, on peut être très sceptique sur l’idée – avancée par certains - que l’on pourrait « augmenter » la mémoire humaine en « branchant » de tels supports numériques directement sur le cerveau.

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