J’ai la mémoire qui flanche…

Catherine Thomas-Antérion, neurologue passionnée d’art et membre du Conseil scientifique de l’Observatoire B2V des Mémoires nous démontre les liens entre l’art et la mémoire à travers la célèbre chanson « J’ai la mémoire qui flanche ». On y découvre que son auteur y a précisément décrit les mécanismes de la mémoire : l’oubli, les faux souvenirs, la perte de mémoire…

Publié le 18.06.2020
chanson J'ai la mémoire qui flanche

Qui n’a pas chantonné : j’ai la mémoire qui flanche ? Cette chanson française est dans la mémoire collective de plusieurs générations. Elle a été écrite en 1963 par l’immense écrivain et peintre, Serge Rezvani (né en 1928) qui la signa sous le pseudonyme Cyrus Bassiak, habile jeu de mots qui veut dire « va-nu-pieds » en russe. Elle fut chantée de façon inoubliable par Jeanne Moreau. Outre de vous suggérer de la réécouter, de lire l’œuvre sans pareil de ce merveilleux écrivain, il est utile sur notre site de préciser qu’il écrivit un témoignage poignant sur la maladie d’Alzheimer de son épouse Danielle. [1] 

Penchons nous sur les paroles qu’avouons-le, nous avons écouté jusque-là d’une oreille… et apprécions le génie du parolier et la préscience de l’artiste qui, très loin des modèles théoriques du fonctionnement de la mémoire humaine, en a exposé le travail intime.

La femme de cette histoire ne se souvient plus très bien. Ce n’est pas qu’elle ne se souvient pas, c’est que sa mémoire flancheIl en va ainsi quand on reconstruit un souvenir passé. La rencontre d’un amoureux est le prototype du souvenir épisodique. La récupération des indices contextuels du souvenir est nécessaire à sa reviviscence : l’émotion, l’espace, le temps. L’auteur génial ne nous dit pas : c’était tard dans la nuit dans un cabaret de jazz de la Rive gauche (l’homme fut ami notamment de Boris Vian et on peut se figurer une nuit en sa compagnie dans les années 60). Il livre seulement quelques indices qui suffisent à faire naitre une image mentale de la scène : il était très musicien, un long baiser sans fin, tous ces saxos, toutes ces nuits blanchesNous assistons en direct au travail d’association qu’il faut livrer pour reconstruire un souvenir. On voit en quelques refrains que pour accéder à celui-ci, il se fait des associations entre la perception (ces saxos, ces clarinettes), l’émotion (qui me tournaient la tête) et l’attention (qui fait défaut à notre personnage : me souviens plus très bien). Se rappeler un moment n’est jamais le revoir à l’identique puisqu’il faut assembler les morceaux restant du puzzle et si la femme se rappelle bien un long baiser sans fin et un petit air qu’il sifflotait, elle constate non sans surprise (l’interprétation de Jeanne Moreau à Montreux en 1963, disponible sur Youtube, est à ce titre exemplaire) qu’elle n’accède plus à la récupération de son prénomde son nom et qu’elle ne se souvient plus de la couleur de ses yeux : étaient-ils verts, étaient-ils gris, étaient-ils vert de gris. Le souvenir s’est-il imparfaitement consolidé du fait de traces multiples proches (notre chanteuse est peut-être volage et multiplier les amants brouillent leur image) ou l’abus de toxiques (à aucun moment, on n’évoque la consommation d’alcool mais qui sait…) a-t-il pu fragiliser biologiquement les connexions neuronales utiles à l’encodage du souvenir et donc à sa consolidation ? Peut-être pas car il en va ainsi souvent des souvenirs que l’on aimerait pourtant garder pour la vie : ils sont tronqués.

Ainsi le travail sélectif de la mémoire ou plutôt le fait qu’il ait été répété à l’envi (qu’il sifflotait chaque jour), fait que notre héroïne qui a oublié le nom et le visage du musicien, se rappelle encore parfaitement et pour toujours le petit air. Et vous, sauriez-vous le chantonner ? Pa dou di dou da di dou di Pa dou di dou da di dou…

https://youtu.be/o6uU2czYbOM

Notes

Ultime amour, Les Belles Lettres,  2012 coll. « L’Exception » ; L'éclipse, Actes Sud, 2007 coll. « Babel ».

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