Points de vue d'experts

L’ictus amnésique… un bug de la mémoire !

Qu'est-ce que l'ictus amnésique et ses effets sur notre cerveau ? Le docteur Fausto Viader, neurologue au centre hospitalier universitaire Côte de Nacre, y répond.

Publié le 17.12.2019
ictus
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Fausto Viader

Interview du Dr
Fausto
Viader

Neurologue au Centre Hospitalier Universitaire Côte De Nacre
« Ictus amnésique » : ce terme n’est pas très connu, de quoi s’agit-il ?
Ictus est un vieux terme de médecine qui signifie « attaque ». L’ictus amnésique désigne une « panne » subite de la mémoire épisodique - celle de nos souvenirs. Pendant l’ictus, qui dure moins de 24 heures, la personne est incapable de former de nouveaux souvenirs (amnésie antérograde). Parfois, elle a aussi oublié ce qui s’est passé dans les heures ou le jour précédents (amnésie rétrograde). Elle est inquiète, perplexe. Elle sent qu’il y a quelque chose d’anormal mais ne sait pas que c’est sa mémoire qui lui fait défaut : elle oublie qu’elle a oublié.
Comment cela se manifeste-t-il ?
C’est par exemple, un homme, qui rentre après avoir fait les courses et demande à sa femme : « Qu’est-ce que c’est que ce sac ? ». Celle-ci lui répond un peu étonnée, et à peine une minute après, son mari lui repose la même question. Il comprend mais n’enregistre pas ce qui se passe, il « n’imprime pas » en quelque sorte. Ces questions itératives sont très caractéristiques d’un oubli à mesure de ce qui se passe.
Qu’est-ce qui peut provoquer un ictus ?
C’est « idiopathique », c’est-à-dire qu’on n’en connaît pas la cause. Cependant, dans 2/3 des cas, il existe un facteur déclenchant : cela peut être un stress physique (bain dans de l’eau très froide, effort inhabituel...) ou psychologique (mauvaise nouvelle...).

L’ictus peut être confondu avec deux situations neurologiques : un accident vasculaire cérébral (AVC) amnésique - qui est vraiment exceptionnel - ou une épilepsie amnésique, avec une perte de mémoire très courte. L’ictus est plus fréquent, mais un examen par un neurologue aux urgences est nécessaire pour éliminer ces autres diagnostics.
Est-ce que ça peut arriver à tout le monde ?
L’ictus amnésique se produit généralement chez des personnes après 50 ans. S’il n’est pas très connu, il n’est pourtant pas exceptionnel. Ainsi, nous voyons en moyenne un cas par semaine aux Urgences de Caen. De plus, l’ictus peut passer inaperçu et ne laissant pas de séquelles, on ne peut le diagnostiquer après coup que si un témoin a assisté à tout l’événement.
Y a-t-il un risque que cela se reproduise ou soit le signe d’un début de maladie de la mémoire ?
En moyenne, on constate 5% à 10% de récidive. Certains connaîtront deux ou plusieurs ictus dans leur vie, avec à chaque fois une récupération totale : la mémoire revient petit à petit, mais on ne retrouve pas les souvenirs de ce qui s’est produit pendant l’épisode. Plusieurs travaux ont suivi des séries de personnes ayant eu un ictus et constaté qu’elles ne présentaient pas ensuite de maladie d’Alzheimer ou d’AVC plus fréquemment que la moyenne. Il s’agit bien d’un évènement accidentel, pas d’une maladie.
Qu’est-ce que l’ictus nous apprend sur le fonctionnement de la mémoire ?
La mémoire affectée dans l’ictus amnésique est celle de nos souvenirs. En revanche, les autres formes de mémoire sont épargnées. Cela suggère une atteinte de la fonction de l’hippocampe, une zone profonde interne du lobe temporal, indispensable pour enregistrer des souvenirs et les évoquer. En effet, la personne reste capable de conduire sa voiture ou même d’opérer pour un chirurgien (!). De même, la mémoire sémantique, celle des connaissances, qui s’appuie sur d’autres zones du cerveau, continue à fonctionner. Ainsi, si l’on donne à des personnes pendant qu’elles sont en ictus, des énigmes à résoudre, puis la solution, elles n’en n’ont aucun souvenir 5 minutes après. En revanche, si on les teste à nouveau le lendemain, leurs scores de réponse aux énigmes sont meilleurs : leur cerveau a acquis des connaissances à leur insu. Une autre preuve vient d’anomalies1 que l’on observe au niveau de l’hippocampe en imagerie par résonance magnétique (IRM) le lendemain ou les jours suivants, puis qui disparaissent, ce qui est en faveur d’une « panne » temporaire de l’hippocampe.


Finalement, l’ictus amnésique est une situation quasi-expérimentale d’arrêt absolu et isolé de la mémoire épisodique ! Il touche une zone du cerveau qui y est consacrée et qui se remet à fonctionner normalement ensuite.

en savoir plus

La mémoire entre sciences et société, Francis Eustache et coll, Le Pommier, Poche, 2019.
Le marin qui a oublié sa traversée en mer, Laurent Cohen, Cerveau & Psycho n°99, 18 Avril 2018