Prosopagnosie ou incapacité à identifier les visages

Ne pas pouvoir se reconnaître sur une photo ou dans un miroir ou ne plus identifier quelle est la personne familière en face de soi ou dans un magazine est la réalité des personnes atteintes de « prosopagnosie ». L’absence de reconnaissance des visages peut apparaître à la suite d’une lésion cérébrale - c’est toutefois très rare - ou être présente dès la naissance (prosopagnosie développementale). Dans ce dernier cas, les sujets ne s’aperçoivent parfois pas qu’ils sont dépourvus de cette faculté et peuvent passer pour étourdis ou hautains. La fréquence de cette particularité est inconnue ; une enquête menée chez 689 étudiants allemands en 2006 a suggéré qu’elle puisse concerner 2,5% de la population1

Les prosopagnosiques à la différence des sujets ayant une agnosie des personnes (trouble de l’identification quelle que soit l’entrée sensorielle) utilisent d’autres indices pour « reconnaître » autrui : auditifs (voix) ou visuels (cicatrice, cheveux, lunettes etc.). S’ils peuvent décrire un visage (genre, coiffure, couleurs de la peau ou des yeux etc.), ces personnes ne perçoivent pas la différence entre deux personnes proches ayant la même couleur de peau et de cheveux. On a pu montrer chez certains sujets que le sentiment de familiarité est préservé. Le cerveau réalise un traitement automatique qui peut être observé en analysant les réflexes du système sympathique en action : accélération du pouls, élévation de la sueur etc. face à un visage connu uniquement. Enfin, l’existence d’un tel handicap souligne l’aptitude du cerveau à reconnaître un visage familier en moins d’une seconde sous des angles différents et à des âges variés, notamment à travers le regard, alors même que nous croisons dans notre vie, des centaines de milliers de visages. Certaines zones cérébrales des cortex postérieurs sont spécialement dévolues à cette fonction de reconnaissance/d’identification d’un visage connu. Elles permettent l’analyse perceptive d’un visage (y compris pour une photo à l’envers ou avec un morphing) et la bonne association entre le percept et les visages stockés en mémoire avec leur « étiquette » (leur nom). 

Il existe une situation « inverse » : le syndrome de Capgras2 dans lequel un très proche de la personne affectée est pris pour un sosie ou un imposteur. Cette situation s’observe dans des maladies psychiatriques ou des lésions neurologiques et n’est pas rare. Selon le Dr Catherine Thomas-Antérion, Neurologue et Docteur en Neuropsychologie, alors que la prosopagnosie nécessite l’atteinte combinée de plusieurs réseaux cérébraux spécifiques (l’analogie serait un accident rue Condorcet au numéro 33 et en même temps place de l’Etoile au numéro 47), le syndrome de Capgras est plutôt en lien avec des phénomènes de dysconnexion et donc il « suffit » que le réseau cérébral soit un peu altéré pour qu’il se produise (un accident sur l’autoroute Marseille Lille quel que soit le point entraînerait un trouble de la circulation).

Le malade identifie « son proche » mais a perdu la familiarité, ce qui lui fait dire que celui-ci est remplacé par « un sosie » ayant les mêmes traits. Le sosie peut parfois aller jusqu’à emprunter la voix de la personne qu’il remplace. On a pu utiliser le terme de « délire de Capgras » pour rendre compte au-delà du trouble de la familiarité (traitement émotionnel) d’un trouble des fonctions de contrôle (traitement attentionnel) conduisant à une explication irrationnelle dont les malades ne démordent pas et qui les conduit parfois à des violences envers le sosie.

Identification d’un visage connu et sentiment de familiarité sont au cœur d’un vaste réseau associant des informations en lien avec les circuits de la perception, des émotions, de la mémoire et de l’attention. Il existe des traitements conscients (et nécessairement lents) et des traitements automatiques et rapides. L’étude de personnes ayant une prosopagnosie ou un syndrome de Capgras avec des protocoles de recherche utilisant imagerie fonctionnelle et électrophysiologie peut permettre de mieux comprendre l’extraordinaire de ce pouvoir humain qu’est identifier l’Autre ! 

Kennerknecht I, Grueter T, Welling B, Wentzek S, Horst J, Edwards S, Grueter M. « First report of prevalence of non-syndromic hereditary prosopagnosia (HPA) » Am J Med Genet A. 2006;140 :1-22. https://pic.plover.com/prosopagnosia.pdf

Capgras' Delusion: A Systematic Review of 255 Published Cases. Pandis C, Agrawal N, Poole N. Psychopathology. 2019;52(3):161-173.

Pour en savoir plus : 

Catherine Thomas-Antérion, Troubles de l’identification, Situations cliniques : l’inconnu et le sosie. In « Ma mémoire et les autres », Francis Eustache et coll, Le Pommier, 2017, https://www.editions-lepommier.fr/ma-memoire-et-les-autres